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1914: Le Moulin Brunet à la veille de la Grande Guerre

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La révolution ayant libéré le droit de mouture, quiconque le souhaite et en a les moyens, peut désormais construire un moulin ou racheter et faire valoir un moulin existant. Ainsi, dès 1804 dans l’arrondissement de Cambrai, on compte pas moins de 200 moulins à farine dont une cinquantaine mus par l’eau et le reste par le vent.

A Walincourt même, l’histoire a gardé le souvenir :

A l’image du moulin MAGUEUX, ces trois moulins construits au XIXème siècle étaient en bois sur pivot central. 

Toutefois, la liberté d’entreprendre ne peut expliquer à elle seule le développement de la meunerie à Walincourt et ailleurs. Si les moulins se multiplient c’est bien d’abord parce qu’il y a du grain à moudre, en quantité croissante dans une société où le pain reste l’aliment de base d’une population qui d’ailleurs finira par s’organiser pour en contrôler le prix.

Et si la quantité de grain à moudre croît, accompagnant en cela l’accroissement de la population, c’est parce que les rendements progressent. 

On était en moyenne à 14 quintaux à l’hectare sous Napoléon ; on est aux environs de 25 quintaux sous Clémenceau.

Et ces moyennes cachent des écarts importants : en vérité on est à 32 quintaux dans l’arrondissement de Cambrai.

Explication : entre deux, l’agriculture connaît des changements, plus ou moins rapides, plus ou moins radicaux, selon les endroits.

Par exemple : changements au niveau des méthodes de culture marquées par :

Par exemple encore : changements au niveau de l’outillage

Dans le cas particulier de Walincourt, mais dans des proportions qui restent à identifier, il faut encore citer l’extension de l’espace agricole par le défrichement de la forêt. 

D’une certaine façon on peut donc affirmer que grâce à cette évolution, le XIXème siècle apparaît comme le siècle d’or des moulins qu’ils soient à vent ou à eau.

Quant aux hommes qui sont à la manœuvre au moulin, une fois encore c’est vers le précieux état civil  que nous nous tournerons pour tenter de les approcher : il garde le souvenir des meuniers de notre moulin BRUNET.

Ainsi retiendra-t-on les noms de Charles François COUPEZ et de son frère Constant Xavier : l’un et l’autre apparaissent dans les années 40. Charles François est né à Prémont, il décèdera à Beaurevoir ; il se déclare meunier au jour de son mariage en 1841 mais à partir de 1846 on l’enregistre comme cultivateur.

Entre temps est apparu une autre grande famille de meuniers : les ROHART. Ainsi en 1844, Charles vient déclarer la naissance d’Elize et parmi les témoins on note un certain Constant PROUVIEZ déclaré comme « chasse-mulet », ce qui dans l’état civil correspond à l’une des innombrables déformations subies par le nom de « chasse-manée ». Une bonne vingtaine d’années plus tard, voici Louis qui vient déclarer la naissance de Catherine et l’un des témoins est Félix GERVAIS, meunier de son état en son « moulin  Magueux ». Enfin dans les années 80, c’est autour de Félix d’entrer en scène.

Qu’il s’agisse des COUPEZ ou des ROHART, ils ne sont pas natifs de Walincourt et sauf erreur, ils n’y rendront pas l’âme non plus. Et l’on touche ici à l’une des caractéristiques du peuple des meuniers. Peuple migrateur qui d’un moulin à l’autre va chercher fortune, et change de métier quand la fortune tarde à venir. Peuple solidaire aussi : on les retrouve souvent comme témoins des mariages, des naissances ou des décès dans les familles de leurs confrères.

Très différent toutefois est le cas d’Arthur BRUNET qui prend les commandes du moulin en 1894. Il appartient à une ancienne et véritable dynastie dont les racines connues à ce jour plongent dans le terroir de Walincourt et des villages voisins : Selvigny, Dehéries … Curieux bonhomme que cet Arthur dont les plus anciens du village racontaient qu’ils l’avaient connu arpentant le territoire avec sa voiture attelée d’un mulet, à la recherche de blé à moudre. Sans doute alors était-il déjà en proie aux affres de la redoutable concurrence exercée par les minoteries industrielles en voie de développement. Il ne paraît pas très certain de ses origines puisqu’en 1906 il déclare à l’agent qui procède au recensement de la population qu’il est né à Walincourt en 1851 alors qu’en vérité il est né à Dehéries le 4 avril 1849. Mais ce que l’on retiendra surtout et avec le plus grand intérêt, c’est qu’il est issu d’une « branche meunière » dont les origines remontent loin dans le temps. Et ce faisant il est une figure  à part dans le monde de la meunerie walincourtoise, justifiant en quelque sorte qu’on ait donné son nom au moulin. 

Lorsque éclatera la guerre de 1914, on peut dire que le sort des moulins à vent et par conséquent celui du moulin BRUNET, est scellé, à l’image de celui de Maître Cornille dont Alphonse DAUDET conte si joliment la fin dans ses « Lettres de mon moulin ». La suite ? On la connaît. En 1916, les Allemands décapitent le moulin, haussent les murs et percent de nouvelles ouvertures pour installer un poste de garde qui fonctionnera jusqu’en 1918. Après la guerre commencera la longue et interminable agonie du moulin bannier de Walincourt jusqu’à ce que dans les années 1990, une poignée d’hommes et de femmes courageux, déterminés, organisés en association (les amis du vieux moulin) entreprenne sa restauration (voir la page du site consacrée à cette aventure). 

Devenu une entreprise industrielle ordinaire par la libération en 1789 du droit de mouture, le moulin BRUNET a ainsi connu un siècle de prospérité relative avant de sombrer sous les assauts conjugués du progrès technique et de la folie meurtrière des hommes.


Jean-Pierre GAVÉRIAUX